jeudi 29 octobre 2015

443 Souvenirs familiaux tibétains (oracle tibétain)

Mon père est né le 17 septembre 1909 à Saint-Pétersbourg. Deux ans plus tard, sa mère apprenait que mon père avait une demi sœur née à la même époque, fille d'une jeune institutrice de la campagne. Le résultat de la nouvelle fut que ma grand mère paternelle divorça en 1911. En secondes noces elle épousa le baron Alexandre von Bennigsen. Comme son premier mari, Dimitri, il était Russe, noble et officier de l'armée du tsar. Le baron avait déjà effectué, chose rare, un voyage d'études – ou d'espionnage ? – au Tibet. Chose plus rare encore, il emmena sa nouvelle femme en voyage de noces au Tibet.

C'est ce que bien plus tard mon père m'a raconté. Il m'a également parlé d'un oracle tibétain. Un oracle, c'est-à-dire une méthode de divination tibétaine. Voilà comment il en a entendu parler par son beau-père :

Lors de son premier séjour au Tibet, le baron et son expédition rencontra un moine errant qui se joignit à eux. Un jour, le baron partit avec d'autres ou envoya d'autres chasser. Le moine l'avertit que les chasseurs reviendraient bredouille. Ce qui arriva effectivement. Seconde tentative. Cette fois-ci le moine annonce le succès. Comme il est confirmé, le baron interroge le moine : comment a-t-il pu savoir à chacune des deux fois ce qui allait arriver ?

Le moine lui explique alors qu'il utilise une méthode divinatoire. La lui montre et explique. Il s'agit d'un ensemble de 36 images avec des sens symboliques précis. Pour s'en servir, le moine étale les images, qui sont rangées par lignes de trois, toujours de la même façon. Puis, il prend dans une main 36 petits jetons, 33 blancs et 3 noirs. Il se concentre et passe le poing fermé contenant les 36 jetons trois fois de suite autour de la flamme d'une bougie en récitant la mantra : Om mani padme um. Puis, il dispose les jetons sur les images. Trois ont droit à un jeton noir. Elles sont donc celles qui sont à prendre en compte. Dans la série sortie, la troisième image compte plus, domine le sens des deux qui la précèdent.

Si je me souviens bien, pour une question posée à l'oracle l'opération est répétée trois fois, ce qui fait qu'à l'issue sont sorties 9 images en 3 séries de 3 avec la 3ème dominante de chacune des séries. Il me semble aussi que la 3ème série sortie domine les deux autres. Cette méthode divinatoire, le baron l'emporta avec lui, l'utilisa. La transmit à son beau-fils, mon père. Qui l'enseigna également à ma mère.

Très curieusement, sur les quatre enfants vivants, dont moi, qu'ils eurent par la suite, je fus le seul à m'intéresser à connaître le contenu de cette méthode. J'ai commencé à m'y intéresser vers 1962-1963. Et, finalement, ai souhaité connaître le fonctionnement précis et le prendre en notes, apprendre à utiliser moi-même l'oracle sans avoir à poser mes questions à mon père ou ma mère. C'était il y a au moins 50 ans, en 1964 ou 1965. j'avais alors 13 ou 14 ans. J'ai interrogé mes parents, surtout mon père. Pris des notes sous sa dictée. Je pensais les mettre au propre et ai juste commencé à le faire. J'ai aussi récupéré les images que mon père avait copié chez son beau-père. Il en manque malheureusement plusieurs. Mon père m'a proposé de refaire de mémoire celles qui manquent. J'ai malheureusement ignoré cette proposition. J'ai utilisé cette méthode divinatoire durant un certain temps. L'ai complètement abandonné il y a trente ans.

Le cahier où j'avais noté les explications et la boite contenant les images furent égarés durant des décennies. Je pensais même ne jamais les retrouver. J'ai finalement remis la main sur le cahier il y a un an ou deux, et sur les images seulement la veille du jour où j'ai commencé à rédiger ce texte.

Je pensais depuis quelques temps déjà procéder à cette mise au propre et publication sur Internet. Mais ayant retrouvé les précieuses images tibétaines de manière tout à fait inattendue le soir du 27 octobre, voilà que précisément le lendemain matin, je reçois un appel téléphonique me proposant... une participation tibétaine au Carnaval de Paris que je prépare pour 2016 ! Deux « coïncidences » aussi étranges, comme on dit : « le hasard n'existe pas », m'ont décidé à m'y mettre le 28 octobre. Je me suis dit : c'est peut-être le signe que le moment est venu de le faire.

Je pense que cette méthode divinatoire fait partie du patrimoine culturel du monde, du Tibet et de ma famille. C'est pourquoi j'ai décidé de mettre ce que j'en sais sur Internet. Mes parents, eux, n'osaient pas trop en parler. C'est arrivé quelquefois. Mais c'était plutôt très rare.

Mon père avait simplifié la technique tibétaine. Plutôt que d'allumer une bougie, réciter la mantra et disposer les jetons, il suffisait selon lui d'imaginer la bougie, le geste autour de la bougie et réciter en pensée la mantra. Il avait remplacé le matériel divinatoire par un simple dé à jouer.

Il suffisait pour lui et ma mère de jeter le dé 6 fois pour obtenir 3 images. Par exemple, si sortait 1 puis 4, il s'agissait de la première série, premier chiffre sortie, et de la quatrième image de la première série, deuxième chiffre sorti. Exemple : la troisième image de la sixième série c'est « le céleste dragon bleu ». Si je jette le dé une première fois et obtient le 6, il s'agit de la 6ème série. Puis, je jette le dé une seconde fois, et c'est le 3 qui sort. C'est donc la 3ème image de la 6ème série : « le céleste dragon bleu ». Comme mes parents utilisaient des dés, ils avaient baptisé cette technique divinatoire : « le kachtiache », qui signifie les petits os en russe, leur langue maternelle. Ce mot désigne également le dé à jouer. L'autre nom qu'ils utilisaient était : « l'abzannc' ». J'ai mis du temps à réaliser qu'il s'agissait du prénom tibétain « Lobsang » très mal prononcé.

Voici la liste des 36 images avec leur signification. Ces images sont dessinées et coloriées par lignes de trois sur des petites bandes de papier initialement collées sur un tissu blanc plié en accordéon. Certaines manquent ici. De l'image 1 – 1, la flamme éternelle, manque un morceau. De l'image 6 – 2, la sorcière, subsiste juste la partie droite. Les images 2 – 1, le chef de guerre, 2 – 2, le loup, 2 – 3, la maison, 6 – 1, la mère et 6 – 4, l'esprit de la forêt (féminin), soit 5 en tout, manquent complètement. 3 autres, les images 4 – 4, le paon, 4 – 5, le céleste médecin blanc et 4 – 6, le serpent, manquent également. Mais mon père avait crayonné sur le tissu l'esquisse de ces dernières. J'ai reproduit ici ses crayonnages. 4 – 4, le paon et 4 – 6, le serpent, sont déchiffrables aisément. En revanche, 4 – 5, le céleste médecin blanc, n'est pas compréhensible. Je l'ai néanmoins reproduit ici.

Première série :

1 – 1 : La flamme éternelle


C'est le bon commencement, les bonnes intentions. Seulement il n'y a pas de garantie de réussite, ça commence bien – par exemple, une affaire – mais pour ce qui suivra, il faut voir une deuxième image.

1 – 2 : Le bateau rapide


Le bateau rapide est dans un courant, on ne peut pas le sortir de son courant, ni le ralentir ou l'empêcher d'avancer, toutefois, on peut le manœuvrer un peu, – car il possède un gouvernail.

1 – 3 : Le talisman


C'est un porte-bonheur ; il supprime le mal ou en empêche la manifestation.

1 – 4 : Le nœud coulant (avec couteau)


C'est le mal en général, il est non spécifié, et il n'est pas inévitable – un couteau placé près du nœud coulant permet de le trancher.

1 – 5 : L'arbre merveilleux ou : L'arbre magique


Il porte des fruits, ceux-ci sont le symbole de talents, de richesses, de possibilités qui peuvent être développer pour accéder à la réalité.

1 – 6 : La biche effrayée


Son sens est le danger évité.

Seconde série :

2 – 1 : Le chef de guerre

C'est la réussite, mais elle dépend de la décision prise. Affirmatif, car pour que ça ne réussisse pas, il faut vraiment ne pas prendre de décision.

2 – 2 : Le loup

Traditionnellement c'est le loup ravisseur de petits enfants. C'est un mal important et sournois, pas quelque chose de direct. Le loup vient la nuit, sans bruit. Le mal en question est inattendu, il est sournois, arrive en douce, ou encore se révèle soudainement quand il est déjà fait.

2 – 3 : La maison

C'est la maison familiale avec ses qualités. Elle a le sens direct : la maison elle-même, ou encore les qualités que représente la maison : être bien chez soi, etc.

2 – 4 : Le cochon malade


Le cochon est malade et ne peut pas crever, ça traîne, ça reste toujours maladif, lamentable.

2 – 5 : La croix


Cette image a le sens de la croix : c'est bien, mais c'est un bien sérieux. Si quelqu'un pose la question si son entreprise réussira et qu'il s'agit d'une chose contraire au bien général, par exemple une escroquerie, et que la troisième image sortie en réponse est la croix, ce sera une réussite dans le sens de la justice, du bien général. Ce qui signifie que l'escroquerie projeté va échouer.

2 – 6 : L'esprit de l'eau


Il est roux, c'est très mauvais (danger de l'eau). C'est le mal.

Troisième série :

3 – 1 : Le tigre


Le résultat dépend de l'énergie, L'image qui corresponds à celle-ci dans la série précédente est le chef de guerre : c'est à dire la décision à prendre, la qualité de la décision. Le tigre, c'est la décision énergique, l'énergie de cette décision.

3 – 2 : L'ours mangeur d'hommes


C'est un grand mal violent, le sens c'est la blessure, ou c'est un mal déchirant comme la blessure. Ce peuvent être des blessures violentes. Si elles sont morales, ce sera par exemple une affaire qui s'écroule et on est saisi. Si c'est physique, ça pourra être un accident. Mais ce n'est pas une maladie, qui peut également exister par ailleurs.

3 – 3 : Forte et méchante


Il faut être fort. Le résultat dépend entièrement de l'énergie de l'exécution. Il n'y a pas de plus ou de moins, il n'y a pas de fatalité, le résultat dépend entièrement de ce que tu fais.

3 – 4 : Belle et bavarde


Cet oiseau est extrêmement beau, mais il n'a pas de qualités intérieures. C'est la beauté purement extérieure, l'intérieur peut être bon ou absent. Cette image ne concerne que l'extérieur. Des aspects physiques, ou des caractères trompeurs ou des actions frappantes (mais sans plus).

3 – 5 : Le temple


Le temple a la qualité de la maison (1 – 5) mais renforcée, c'est plus profond, autant ce que peut représenter le temple, la sécurité, la réussite, le très bien.

3 – 6 : La source de montagne


C'est la source de montagne, c'est une eau très froide. Elle peut désaltérer, mais elle est trop froide. Autrement, à part ça, elle ne représente pas de qualités ou d'agréments.

Quatrième série :

4 – 1 : La svastika


C'est le symbole de la vie. Qui reste vivante, la force vitale dans une affaire, par exemple, la vitalité.

Remarque importante : ne pas se troubler ici du dessin de l'image 4 – 1. Il faut savoir que la svastika est un antique symbole indo-européen, qu'on retrouve en de multiples endroits. Il a été usurpé par les Nazis qui en ont fait le symbole de leur parti avec un sens totalement étranger à son sens originel. Il apparaît ici dans un manuscrit oraculaire traditionnel tibétain vers 1900, à une époque antérieure de plus de vingt ans à la naissance du Nazisme.

4 – 2 : L'ours blessé


L'ours blessé est assez analogue en signification avec l'ours mangeur d'hommes, mais c'est un mal, qui pour être aussi grave, n'est pas aussi visible, pas aussi brusquement visible.

4 – 3 : Le perroquet intelligent mangeur de pain


Il a les mêmes qualités que l'image correspondante dans la série précédente (3 – 3 Forte et méchante), là-bas la réussite dépendait de l'action, et là ça dépend de l'intelligence.

4 – 4 : Le paon


Image au sens analogue de manière étroite avec 3 – 4 : Belle et bavarde. Mais en superlatif, l'autre avait l'extérieur beau, celui-ci a l'extérieur très beau. Ça peut être une femme très belle et bête, par exemple.

4 – 5 : Le céleste médecin blanc


Cette image à un sens bénéfique comme le médecin. De tout ce qu'il y avait avant de mal, c'est la guérison. Si par exemple la question posée concerne la pénurie d'argent, ce sera la fin de la pénurie, tu auras l'argent. S'il s'agit du temps qui est mauvais, ce sera l'arrivée du beau temps.

4 – 6 : Le serpent


L'image du serpent a le sens du serpent. Il approche en rampant et te pique brusquement. C'est le mal qui s'approche, puis te frappe brusquement.

Cinquième série :

5 – 1 : Vache au lait intarissable 

 

Cette image peut être très difficile à interpréter. La chose augmente, ce qui peut être positif ou négatif. Si une chose augmente, elle continuera à augmenter, si une chose diminue, elle continuera à diminuer. Cette image a le sens de l'augmentation ou la diminution en quantité.

5 – 2 : Singe rouge


Cette image a le caractère du singe : il saute, il est curieux, n'est pas conséquent. Il n'a pas de suite, il ne réalise pas, il s'agite : ça peut être par exemple des tracas. Il est à craindre qu'il n'est pas efficace. Quelqu'un vient arranger mes affaires. Il va s'agiter, renverser des objets, etc. Et à la fin il repartira sans résultat. S'il y a une image mauvaise avant, il pourra vraissemblablement venir et tout renverser. Agitation vaine.

5 – 3 : Le tireur adroit ou : Le tireur infaillible


Le tireur, traditionnellement, atteint son but à soixante pas. Le sens c'est : exactement. Si on demande si quelque chose est réussi, il est réussi exactement comme on l'a demandé. Si quelqu'un demande s'il va gagner 3000 nouveaux francs, il va gagner exactement 3000 nouveaux francs. Pour le temps, cette image est une mesure du temps où se retrouve le chiffre 60 : une minute de 60 secondes, une heure de 60 minutes, 2 jours et 12 heures soit 60 heures, 2 mois soit 60 jours, 60 semaines soit 1 an et 2 mois, 60 mois soit 5 ans, 60 ans, 6000 ans, etc.

5 – 4 : Le malade éternel


Il est toujours malade, c'est comme 2 – 4 : le cochon malade, mais c'est plus grave. Le cochon malade, malade, mais il y a des espoirs de guérison. Avec le malade éternel il n'y a pas d'espoir de guérison.

5 – 5 : La reine


L'image de la reine, sa signification formelle c'est la reine qui vient d'avoir un enfanjt. C'est la personne parfaitement heureuse, le bonheur parfait. Il n'y a rien à désirer, la personne est parfaitement heureuse.

5 – 6 : Le furet


C'est l'ami qui trahit. 2 – 2 : Le loup, c'était le mal sournois, 4 – 6 : Le serpent, c'était le mal caché qui surgit brusquement, le furet c'est le mal qui vient de l'ami, d'où il ne devrait pas venir. C'est caractéristique : la trahison d'un ami, de quelqu'un qui devrait vous protéger. Si par exemple vous devez craindre la police, qui devrait normalement vous protéger, cette image ça pourra être la police.

Sixième série

6 – 1 : La mère

La mère est belle, riche, et a des richesses cachées en elle. Les richesses sont là et il suffit de les faire venir. C'est beau et riche, il n'y a pas d'empêchement.

6 – 2 : La sorcière


C'est un grand mal, une personne très malveillante, particulièrement une femme.

6 – 3 : Le céleste dragon bleu


C'est un grand dragon très puissant et qui joue dans le ciel. L'aspect de ce dragon, c'est ça le sens, grand, beau, très puissant, c'est le bien très grand...

6 – 4 : L'esprit de la forêt (féminin)

Le maximum de mal, le plus grand mal, catastrophique, inévitable et irrémédiable, définitif : par exemple une paralysie complète, la guerre, la mort d'un soutien de famille.

6 – 5 : La montagne céleste


C'est la montagne sur laquelle habitent les dieux. Le sens peut être est au dessus de la question, non seulement le contentement, mais le contentement qui ne pourra pas être entamé. Mais la question pourra devenir indifférente, exemple : « aurais-je un vélo ? » et vous aurez une voiture.

6 – 6 : Le nœud coulant


L'image définitive : le nœud coulant sans pouvoir le trancher (sans le couteau qui l'accompagne sur l'image 1 – 4). C'est la chose absolue, soit la mort, soit jusqu'à la mort. S'il y a des choses bonnes, alors tu les auras jusqu'à la mort.

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Ce texte est la mise au propre de mes notes manuscrites vieilles d'une cinquantaine d'années. Je n'ai pas changé le sens des phrases, mais les ai parfois précisé ou amélioré leur syntaxe ou ponctuation.

On peut toujours s'inquiéter de connaître l'avenir. Mais il faut d'abord et avant tout déterminer quelle est la meilleure conduite possible à avoir.

Ces images, leur explication symbolique, représentent de toutes façons – qu'on y croit ou non, – un témoignage intéressant sur la culture du Tibet. Il mérite de ne pas être perdu. C'est pourquoi j'ai tenu à reproduire ici mes notes. J'ignore si cet oracle a été conservé par ailleurs. Je l'ai cherché sur Internet et ne l'ai pas trouvé.

Beaucoup de richesses culturelles tibétaines ont été anéanties depuis le début du XXème siècle, par exemple durant la « Révolution culturelle » chinoise. Aujourd'hui, cet oracle n'existe peut-être plus au Tibet.

Basile, philosophe naïf, Paris le 29 octobre 2015


तिब्बती ओरेकल
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442 Terreur intérieure et frayeurs infantiles

Un des aspects les plus frappants et étranges de la terreur intérieure est l'arrêt du développement comportemental, qui se traduit par des frayeurs infantiles se manifestants chez des individus humains déjà grands. Je vais tâcher de préciser le sens de mon propos avec des exemples précis.

Il y a plus de trente ans j'ai connu une jeune fille fort sympathique. Je ne trouvais rien à lui reprocher en particulier. Cependant, un aspect de sa personne me frappait : elle travaille, a plus de vingt ans d'âge, a différentes activités, des amis intéressants, mais, quand je l'observe dans ses manières de faire dans la vie, j'ai l'impression d'avoir affaire à un être beaucoup plus jeune, immature... Son manque de sérieux me fait exactement penser au comportement d'une fille de treize ans.

Comme nous étions assez proches, cette amie finit un jour par me révéler qu'un proche l'a violé, quand elle avait... treize ans. Ça m'a fait réfléchir à propos de l'anomalie que j'avais relevé chez elle. Il me parut évident alors que son comportement venait de là. A l'époque je me suis dit : « son développement a été stoppé par cette agression et elle est restée dans sa tête une personne de treize ans. »

Bien plus tard, j'ai connu une jeune femme très sympathique et très joyeuse. Une vraie boute-en-train, sachant animer, communiquer... mais sans aimer trop persévérer dans ses activités. Un volcan de bonheur, mais limité dans son activité. Cette jeune femme m'a informé, quand je la connaissais déjà un peu, qu'elle avait été victime d'un viol en réunion quand elle était âgée de 17 ans. Quand j'y repense à présent, à la lumière de mes connaissances acquises, l'évidence s'impose. Cette jeune femme a le dynamisme, la fantaisie, le manque de sérieux qui peut parfaitement se rencontrer chez une très dynamique jeune fille de 17 ans.

Le choc a chaque fois, qui corresponds à la sortie de l'enfance prolongée, qui marque l'irruption de la terreur intérieure, cause l'interruption du développement comportemental de l'individu.

Mais, ces deux exemples sont loin d'être les seuls. On peut légitimement se poser la question à propos de n'importe quelle personne : « mais à quel âge l'irruption de la terreur intérieure a stoppé son développement comportemental ? »

Prenons un exemple célèbre : notre président de la République. Il a une très haute responsabilité, dispose de cent gardes du corps. Voilà qu'une nuit il part seul, incognito, en scooter, avec un unique garde du corps. Il va retrouver discrètement sa bonne amie. Ce secret est sensé l'abriter du regard jaloux de sa régulière. Il a donc peur de Valérie Trierweiler, alors qu'il a en charge la France entière.

Arrivé au domicile de sa bonne amie Julie, il congédie son garde du corps. Qui ne revient que le lendemain matin en apportant des croissants frais pour le réveil des deux amoureux.

Cette histoire, révélée par le magazine « Voici », a fait rire la planète entière. J'ai vu des Italiens que la politique n'intéresse que peu ou guère, rire en évoquant « le scooter ». Mais il y a plus grave :

Durant une nuit entière, quantité d'événements, même très graves, peuvent arriver. Si, pendant cette nuit-là, le président américain ou chinois voulait joindre d'urgence le président français, était-il joignable ? On me dira : « oui, il avait certainement avec lui son téléphone portable. » D'accord, mais avec cette accumulation d'imprudences, on peut ne pas être spécialement rassuré.

La question posée était : l'âge du développement comportemental du président. La réponse que l'on est tenté ici de donner, c'est 12 ans.

On me dira que je dis du mal du président. Pas du tout, si ça se trouve, le président d'un pays beaucoup plus puissant que la France a 8 ans d'âge de développement comportemental.

L'état du monde commence à s'expliquer. Et pourquoi il est déplorable. Autre élément plus simple encore à analyser : un jeune homme de 16 ans drague sa professeure de français et responsable du club de théâtre de son lycée confessionnel. Il persiste dans sa liaison et l'épouse par la suite. Il sera un jour ministre des finances du président de la France. Ce dernier développe une admiration inconditionnel pour ce ministre qui accumule les marques de soumission à l'ultra-libéralisme. La pauvreté galope en France. Le président a pour ce ministre les yeux de Chimène pour le Cid. Pourquoi cela se passe-t-il ainsi ? Rien de plus simple pour l'expliquer. Si on se dit que le ministre a 16 ans de développement comportemental, et le président 12. Un garçon de 12 ans admire un autre de 16. C'est quelque chose de courant. Mais, alors, quel âge est-ce que j'ai dans mon développement comportemental ? Je me suis posé la question. Et pense que mon développement comportemental s'est arrêté à 8 ans, environ. Quand j'ai connu un premier affrontement avec ma déesse-mère, ma mère. Cet arrêt explique aussi pourquoi les mathématiques et la musique n'ont jamais voulu par la suite entrer dans ma tête.

A présent que je démonte le mécanisme de blocage, mon développement comportemental se libère. J'ose parler de sujets que je n'allais pas évoquer avant. Je vais vers des personnes qui, auparavant, me faisaient inexplicablement peur et que j'évitais. Je vais faire des choses que je ne me permettais pas avant. Mais, si nous sommes tous plus ou moins stoppés dans notre développement comportemental par le choc de sortie de l'enfance prolongée, existe-t-il des personnes qui elles, ont continué leur développement comportemental ? Qui ont atteint 30, 40, 50 ans et plus ? Oui, certainement. Et par contraste on les appelle de grands sages.

Le choc de sortie de l'enfance prolongée est la clé d'explication d'innombrables phobies, peurs diverses et comportements irrationnels. Quantité de personnes vont se pourrir la vie par leur relation avec quelqu'un : collègue, parent, voisin. Celui-ci prendra une dimension dévastatrice dans leur vie. Comme de plus les sentiments sont contagieux, s'ils ont par exemple peur d'un voisin, le voisin commencera à avoir peur d'eux. Ce qui n'arrangera pas les choses. La source principale de nos ennuis se trouve le plus souvent en nous-mêmes. Et nous pouvons nous en débarrasser. Vivre mieux et plus agréablement. Pour aller bien, il ne faut pas tuer son voisin, mais tuer en nous la peur de son voisin. J'observais durant des années un monsieur qui passait son temps à s'accrocher violemment avec les promeneurs de chiens qui venaient laisser la crotte de leur compagnon dans la rue près de sa maison. Certes, le motif de disputes était justifié. Mais, à force de l'entendre, cet homme et aussi d'entendre ses interlocuteurs, j'ai fini par réaliser quelque chose. Ce n'était pas la crotte du chien le vrai motif de la dispute, mais l'envie de s'affronter verbalement. Cette lutte pour la propreté de la rue dissimulait en fait un malaise intérieur partagé. Ces promeneurs et celui qui les engueulait étaient mal dans leur peau. Et pourquoi donc ? A cause de leur terreur intérieure et de leurs frayeurs infantiles témoignant de leur immaturité partagée.

« Changer le monde » a dit quelqu'un un jour. D'accord, ce qui signifie d'abord se changer soi-même. Sinon le monde continuera à divaguer pris entre les récifs de la peur sur un océan d'incompréhension. Les Romains de jadis disaient, croyant expliquer le monde : « l'homme est un loup pour l'homme ». Il est infiniment plus juste de dire : « l'homme est un loup pour lui-même. Et il a intérêt à se débarrasser de son loup intérieur qui le rend agressif avec lui-même et les autres. » Je regardais une liste de personnalités politiques hier. Un certain nombre parmi elles ont prétendu rendre l'Humanité calme, pacifique et apaisée en tuant un tas de gens. C'est là une prétention vaine, stupide, risible, tragique et à rejeter. On ne bâtira pas la cité du bonheur sur une montagne de cadavres, mais d'abord en se débarrassant de nos illusions et égarements.

Basile, philosophe naïf, Paris le 29 octobre 2015

mercredi 28 octobre 2015

441 L'homme n'a pas changé

Une publicité pour le Musée de l'Homme que je voyais ces jours-ci dans le métro proclame : « L'homme évolue, son musée aussi ». Ce discours publicitaire est joliment construit. En revanche, si on le prend à la lettre il représente une contre-vérité flagrante et fondamentale. L'homme n'évolue pas, ou si on préfère, il n'a autant dire pas évolué depuis des dizaines, des centaines de milliers d'années. A la naissance, nous sommes rigoureusement pareil aux petits singes humains de l'époque où aucun outil n'avait encore été inventé. Et c'est cette contradiction entre notre humanité naturelle et la culture humaine qui nous fait tels que nous sommes. Le temps de transmission du savoir a créé le trouble majeur de l'entrée et la sortie de l'enfance prolongée. La terreur intérieure qui en résulte nous a amené à inventer quantité de trucages intellectuels de fuite. Par exemple, nous imaginer vivant à une époque passée. Ce trucage va nous faire adorer les objets anciens. En les contemplant, les touchant, les collectionnant, vivant avec, nous nous bercerons de l'illusion que nous ne sommes pas de notre époque. Nous vivons en d'autres temps, loin de notre terreur intérieure. C'est là l'explication du charme incompréhensible que dégagent pour nous bien souvent les objets vieillots. Une démarche exactement pareille sera de privilégier les objets nouveaux, les objets sensés appartenir au futur. En nous en sentant proches, pareillement, nous allons fuir le temps actuel où la terreur intérieure nous terrorise. Collectionner est un moyen de chercher à nier notre terreur intérieure. Le collectionneur se sent appartenir à sa collection, en faire partie. Ainsi il se détache de sa réalité à lui qui inclus cette terreur intérieure qui lui fait peur. On peut collectionner beaucoup de choses. On peut ainsi par exemple collectionner les territoires qu'on va conquérir, ou les meurtres qu'on va commettre. Les conséquences de la collectionnite peuvent être dramatiques.

Pour se convaincre « qu'on n'est pas là » on va s'inventer des entités imaginaires. « Dura lex, sed lex » disaient des Romains de jadis. « La loi est dure, mais c'est la loi ». « Au nom de la loi, je vous arrête ! » s'exclame le gendarme. Comme s'il existait une chose, pourtant inventée par l'homme, qui se trouverait au dessus de lui et le commanderait. C'est le culte de « la loi ». Il existe également le culte du papier. Des traces d'encre déposées au bas de morceaux de papier commanderaient les hommes. On l'a vu avec la Grèce cette année. Les « traités européens » devaient décider du sort des Grecs vivants. Soit des morceaux de papier contenus dans des armoires devaient avoir le pouvoir sur des humains vivants. C'est un discours absurde. C'est le discours officiel adopté par les états. Les négociateurs grecs ont assez rapportés comment à leurs arguments les représentants des autres pays auxquels ils s'adressaient répondaient par des regards abrutis et hallucinés. Seuls comptaient pour les hallucinés les traités signés, au diable les arguments et les raisonnements quels qu'ils soient ! La terreur intérieure de certains exigeait le sacrifice des Grecs poussés dans la misère pour satisfaire au dogme Moloch de la liberté totale d'exploiter les humains jusqu'à ce qu'ils en crèvent : l'ultra-libéralisme. Jadis, dans certaines cités, pour se convaincre de ne pas être concernés par leur terreur intérieure, les élites sacrifiaient leur bien le plus précieux. Ils mettaient à mort leur fils aîné offert à quelque divinité barbare. On n'a pas changé. Sauf que le nom de la divinité n'est plus à consonance étrange. Il se prononce ainsi : « concurrence libre et non faussée », profit à tous prix.

On a suffisamment dénoncé ces temps derniers le fait qu'un groupe de quelques dizaines d'individus possède autant que la moitié la plus pauvre de l'Humanité, qui a faim. J'ai toujours entendu dire qu'il faut que la liberté des uns s'arrête là où elle empiète sur celle des autres. Pourquoi ne pas décider qu'il existerait un niveau de fortune maximale autorisée ? Au dessus de celle-ci, la richesse reviendrait à la collectivité ?

Ces fortunes gigantesques nuisent au monde et ne servent pas ceux qui les possèdent. Si ce n'est à les aider à oublier leur terreur intérieure en les convainquant qu'ils sont autre chose qu'eux-mêmes. Il doit certainement exister des moyens de les rassurer qui nuisent moins à l'intérêt public général.

Basile, philosophe naïf, Paris le 28 octobre 2015

mardi 27 octobre 2015

440 Pourquoi en politique ça n'avance pas ?

Il y a aujourd'hui des problèmes politiques importants, il y en avait hier aussi, avant-hier également, avant-avant-hier et demain très certainement. On peut se raconter ce qu'on veut pour se faire plaisir, se rassurer, se dire que ça avance quand même. Mais, à regarder bien, les problèmes souvent ne se résolvent que peu, pas ou guère. Ils se déplacent. Ça va mieux là. Telle chose va mieux, mais une autre s'aggrave. Et la masse des gens ne réagit pas. Cependant que les dirigeants n'arrivent pas à des résultats probants. Comment expliquer ce piétinement qui n'en finit pas ? D'abord, la masse ne bouge pas pour deux raisons. L'une est positive, l'autre ne l'est pas. La raison positive est que la masse foncièrement aspire à la paix, la tranquillité, l'évitement des conflits, les solutions douces et pacifiques. Elle espère que tout finira bien par s'arranger sans bagarres. Elle veut rester optimiste malgré tout ce qui lui arrive.

Qu'est-ce que l'espérance, l'optimisme et ses contraires : la désespérance, le pessimisme ? On leur donne des explications chimiques. Mais elles sont autant satisfaisantes que prétendre résumer une joyeuse soirée amicale dîner réussie avec une explication technique du mécanisme digestif.

La raison négative qu'à la masse pour ne pas réagir à ce qui la tourmente est d'adopter une identité négative : « nous souffrons parce que nous appartenons à ceux qui souffrent toujours. Il y a des profiteurs qui nous tourmentent, mais il y aura toujours des profiteurs. La Nature est ainsi. »

De temps en temps se passe une sorte de court-circuit dans la conscience de la masse. Alors elle se révolte. Pour revenir ensuite au calme. On l'a bien vu ainsi par exemple en mai et juin 1968. En mai et juin 1968 des motifs de mécontentement déjà anciens ont poussé à la grève dix millions de personnes, ont poussé à la manifestation quelques millions d'entre elles. Et puis, tout est retourné à « la normale ». Une affiche de juin 1968 figurait un troupeau de moutons surmonté de l'inscription : « Retour à la normale ».

La masse est ainsi. Mais, comment fonctionnent ses leaders, ses dirigeants politiques ? Voyons un exemple de sa conduite par rapport aux prix des produits alimentaires. Ceux-ci, en, France, en particulier à partir du 1er janvier 2002, date maudite de l'arrivée de la monnaie actuelle, ont grimpé à une vitesse folle. La vie n'a jamais été si chère. Et la faim est reparue comme fléau dans notre pays. Pourtant, à la production, les produits n'ont pas augmenté de prix. Ils ont même souvent reculé. La cause de cette situation est connue : c'est « la grande distribution ». Elle règne, décide d'acheter aux producteurs aux prix les plus bas, vendre au consommateur, nous, le plus cher possible. Et payer ses employés le moins possible. La seule solution pour arrêter ces abus consiste à créer un service public de la grande distribution, en expropriant les quelques sociétés qui sont à présent responsables de la cherté des produits alimentaires. Cette démarche de salut public élémentaire étant incompatible avec les « règles européennes » implique également la rupture d'avec les traités européens. Aucun parti politique français, fut-il autoproclamé révolutionnaire, ne préconise la création pourtant évidente d'un service public de la grande distribution. Les différentes partis politiques parlent au mieux d'augmenter les salaires. Mais le système est un : d'un côté les salaires sont bloqués. De l'autre, les prix montent. On appelle ça : « la dévaluation intérieure ». Autrement dit la promotion de la misère pour le plus grand nombre, qu'il travaille ou pas.

L'explication de ce désintérêt des partis politiques pour changer le fonctionnement de la grande distribution ne se trouve pas dans un complot quelconque. Elle est beaucoup plus simple.

Les dirigeants politiques, comment vivent-ils ? En général, ils vivent plutôt bien. Les prix excessifs des produits alimentaires ne les touchent absolument pas. Quantité de dirigeants sont des élus rémunérés, d'autres, des permanents municipaux rémunérés, ou des permanents d'organisations politiques. Ils ne sont pas à plaindre socialement. Pour eux, le prix des patates ou des fruits ne représente pas un problème. Vers quoi vont-ils alors se tourner comme thèmes de mobilisations de leurs « troupes » ? Des sujets qui marquent moralement, qui accrochent : non pas le prix des patates, mais tel conflit dans le monde. Le récit des malheurs du peuple machin rempli les journaux télévisés. La souffrance du peuple truc est proverbiale. Solidarité avec le peuple machin ! Ou bien : « ne nous laissons pas envahir par les réfugiés du peuple truc qui fuient un conflit et commencent à abonder à nos frontières ! »

Le peuple machin ou truc, voilà des sujets qui mobilisent. Et pourquoi mobiliser ? Pour une cause juste et généreuse ou injuste et égoïste ? En fait, ni l'un ni l'autre, l'essentiel est que cette agitation augmente la visibilité de ceux qui l'impulsent. Et leur confère... plus de pouvoir. Le but en fait est là : augmenter son pouvoir. Et peu importe au fond ce qui arrive aux peuples machin ou truc.

J'ai été étonné de rencontrer cette manière de penser. Un jour, je me retrouve dans le métro avec un groupe retour d'une manif. La manif a gagné. De quoi parlent les manifestants ? De leur victoire ? Absolument pas. Un des manifestants, visiblement un dirigeant, égrène avec délectation toutes les réunions qu'il va à présent organiser. Et je sens que pour lui, ce n'est pas la victoire qui lui importe, mais la masse de réunions où... je l'ai compris treize ans plus tard, il sera « la vedette ».

Une autre fois, dans une cafétéria je me suis retrouvé à côté de deux militantes qui parlaient de réunions tenues dans leur organisation. Une des deux retraçait des confrontations survenues dans ce cadre avec un plaisir qui révélait que, plus encore que les buts poursuivis, c'était la position dominante obtenue par elle qui lui importait. Encore une fois, la recherche du pouvoir motivait ici plus que les buts déclarés de l'organisation.

Le plus étonnant que j'ai rencontré fut dans une conférence. Un vieux militant racontait une période militante politique de sa jeunesse très très dure, avec tortures, tabassages, meurtres... pour finalement s'exclamer : « ça était la plus belle période de ma vie ! » Comment ça ? Une période ultra-violente, avec des meurtres, serait une belle période ? Oui, parce que, sans s'en rendre compte, ce vieil homme exaltait la période où il a eu de l'importance, était un chef, encore une fois l'obsession du pouvoir et de sa jouissance.

Tant que la plupart des dirigeants politiques poursuivront d'abord et avant tout la recherche du pouvoir, il n'y a aucune raison qu'ils parviennent à faire avancer les choses.

La recherche du pouvoir est une maladie. Les hommes de pouvoir ne sont pas heureux. Mais il leur est impossible le plus souvent de renoncer à leur drogue.

Louise Michèle disait que le pouvoir corromps. Ce n'est pas tout à fait vrai. Certaines personnes sont comme des sortes de porteurs sains du virus du pouvoir. Dans certains cas la maladie se développe. Je l'ai vu dans le cadre des associations à but non lucratif déposées selon la loi de 1901. Il faut voir avec quelle gourmandise des messieurs d'un certain âge s'adressent la parole entre eux : « Cher Président »... Pour devenir président d'une association on voit couramment des adhérents faire la guerre au président en place. S'ils parviennent à leur but, ils peuvent se désintéresser de l'association qu'ils ont traumatisé par leur combat. Et se retirer en laissant crever l'association. Dans une très petite association avec une poignée d'adhérents et presque pas d'argent en caisse, les luttes de pouvoir peuvent se révéler acharnées, furieuses, impitoyables... Alors, s'ils s'agit de grandes organisations, de commander des états entiers, imaginez le genre de catastrophes que ce genre d'appétit de pouvoir peut amener. Tant que la maladie du pouvoir sera omniprésente en politique, rien n'avancera vraiment. Et le problème du pouvoir est d'abord dans la tête de la plupart des gens avant d'être ailleurs. Il est malheureusement quasi général. À chacun de savoir s'en débarrasser !

Basile, philosophe naïf, Paris le 27 octobre 2015

lundi 26 octobre 2015

439 Le sevrage câlinique et ses suites

L'entrée dans l'enfance prolongée est marquée par le sevrage câlinique. Il est d'une violence inouïe et insoupçonnée tellement il appartient depuis longtemps, très longtemps, à nos traditions culturelles. Les humains cessent alors d'être câlinés, caressés, mordillés, parce qu'ils sont à présent considérés, classés comme « grands ». Un des paradoxes de l'enfance prolongée est qu'elle est ici appelée « être grand ». De même, c'est au nom de l'autonomie, l'indépendance, qu'on niera l'autonomie au sein du groupe du petit humain. Il sera sommé dorénavant de dormir seul, se laver seul. Déséquilibré, désespéré, il va devenir dépendant de ceux qui s'occupent de lui. Sa pseudo-indépendance sera une entrée dans la dépendance. L'enfant qui hurle de terreur et désespoir quand on l'enferme seul dans sa chambre obscure le soir est dépendant.

Je me souviens parfaitement bien comment, petit, j'adorais qu'on me glisse une main de temps en temps par le col de mon vêtement. Et me passe celle-ci dans le dos. C'était très agréable. Quand soudain, sans justificatifs, sans prévenir, ce geste fut abandonné. J'en ai été extrêmement contrarié. N'ai pas compris pourquoi j'étais subitement ainsi privé de ce plaisir. N'ai pas osé demander une explication. N'en ai même pas eu l'idée. En fait c'était là un aspect de mon sevrage câlinique. J'étais devenu « grand » et n'avait plus droit à cette caresse. J'entrais dans mon enfance prolongée.

L'entrée est un traumatisme. La sortie le sera aussi, car en fait elle ne se fera pas sans mal et séquelles de cette perturbation majeure de l'être humain. D'autant plus que loin de retrouver une authenticité, une liberté, une joie perdues, l'être humain va être confronté à tout un tas de perturbations nouvelles. Il va se heurter à un ensemble de règles monstrueuses, toutes plus ou moins reliée à un ensemble impressionnant baptisé par son nom traditionnel : « la chair », ou par son nom « moderne », « laïque », « scientifique » : la « sexualité ».

Au nom de la sexualité s'égrène les interdits et obligations : interdiction d'être vu, de voir l'autre, de le regarder, d'être regardé, de le regarder avec intérêt, d'être regardé avec intérêt. Précision nécessaire : vu, regarder, regarder avec intérêt, il s'agit ici d'être vu en entier, c'est-à-dire, dans le jargon conventionnel : être vu, regardé « nu ». Nos traditions ont fait de l'état naturel, en le prohibant, un état particulier : la « nudité ». Il sera également interdit encore plus sévèrement d'être vu en érection ou les cuisses écartées si on est une femme, une jeune fille ou même une petite fille, d'être vu en train d'uriner, déféquer, baiser ou se masturber ou être masturbé, ou de voir uriner, déféquer, baiser, être masturbé ou se masturbant.

Un autre interdit majeur sera celui du toucher. Défense de toucher, voire même de seulement effleurer, même involontairement, l'autre. Il est courant et hautement risible si on y réfléchit, de voir et se voir confondre en excuses, par exemple dans le métro parisien, si vous avez, ô horreur ! Juste à peine effleuré, involontairement, une personne connue ou inconnue.

Les humains sont des singes parmi d'autres, donc la toilette passe à l'origine par le léchage. Lécher l'autre est rigoureusement prohibé. Et réservé à la « sexualité ». On en fait une partie du délire aberrant qui invente « les préliminaires ». Car le toucher, la caresse, le fait de serrer dans ses bras, ou dormir avec l'autre, deviennent prétendument dans notre culture l'antichambre de l'acte sexuel o-bli-ga-toi-re. Gigantesque et confondante ânerie. A laquelle participent parmi les pires calamités de notre culture : l'idolâtrie du pénis et des testicules, la sacralisation de l'érection et le culte de l'éjaculation.

Dans le langage courant « avoir des couilles » ou simplement : « en avoir », c'est être fort, courageux. Ne pas parvenir à l'érection, c'est être « impuissant ». « Impuissant » est une insulte. Et, par définition, les femmes n'ayant ni pénis ni testicules, ce discours implique leur infériorité. D'ailleurs, ne dit-on pas : « le sexe faible » pour parler du sexe féminin ?

La sacralisation de l'érection est une des pires calamités culturelles de notre société. Si un nouveau-né ou un petit garçon bande, personne n'ira imaginer qu'il a envie de baiser. En revanche, dès qu'un zizi de plus de douze ans devient dur, il y a une armée de cons et connes pour croire que baiser est alors bien, souhaitable, naturel, nécessaire, inévitable. C'est-à-dire enfoncer ce pénis dans un vagin ou un anus ou une bouche féminine ou masculine. Ou alors, au minimum, il faudrait à défaut se frotter ou faire frotter le membre afin de parvenir à l'éjaculation. Incroyable sottise et fondement d'habitudes masturbatoires qui font qu'un individu humain de sexe mâle âgé d'à peine vingt ans et quelques s'est souvent déjà masturbé plusieurs milliers de fois !

Et les câlins dans tout ça, où sont-ils ? Il y en a peu ou guère. C'est du plus hautement comique de voir dans des vidéos pornographiques des mâles allongés ou debout, les bras le long du corps, ne bougeant pas, cependant qu'une dame ou un monsieur leur fait une gâterie ! Gâterie qui n'est en fait qu'un vague succédané des toilettes linguales du singe humain de jadis. À regarder l'acharnement de la dame ou du monsieur à chercher à parvenir à l'éjaculation, il y a de quoi bien rire !

Et l'éjaculation, on en a fait un vrai sujet d'adoration ! Ce serait le summum du plaisir, presque même le but de la vie. But restreint en temps écoulé, sans mauvais jeu de mots. Mais, en fait, il en est de l'éjaculation comme de n'importe quelle activité humaine. Elle peut aller du très désagréable au très agréable. Et quand on cherche avec angoisse à la « réussir », on s'assure, bien sûr, de la rater.

Ainsi, d'illustres dragueurs multiplient les aventures en rêvant à une personne rencontrée il y a longtemps. Avec elle, ce fut fabuleux... et depuis, plus rien de bien intéressant. Ne cherchez pas pourquoi des dragueurs changent de conquêtes, troquant souvent une créature de rêve contre un cageot. Ils s'ennuient avec. Mais n'oseront pas l'avouer. Leur réputation de chanceux en prendrait un sacré coup ! Comme tous consumérismes, le consumérisme sexuel est un ratage et une médiocrité.

On le voit, la fin de l'enfance prolongée ne signifie nullement renouer avec l'authenticité perdue. Et cela moins encore dans le domaine des câlins qu'ailleurs. Il n'est pas question pour nous et pas possible de prétendre redevenir des singes. Mais rompre avec toutes sortes de stupides traditions nous permettrait et permet à certains d'améliorer leur condition.

Ainsi, la prétention de traduire l'intérêt esthétique pour une belle personne par un prétendu désir sexuel. Ce fantasme stupide, je m'en suis débarrassé. Aujourd'hui, si je vois passer une jolie fille, je peux admirer ses courbes, sans pour autant m'imaginer quoi que ce soit de plus que le fait que je suis invité par la Nature à un beau spectacle. La fille, je ne la connais pas et n'ai pas grand chose à voir avec elle. Sauf que j'admire les formes que la Nature lui a donné. Toute autre chose serait de la prendre, comme beaucoup hélas, pour une sorte de gros gâteau au chocolat qu'il faudrait chercher d'urgence à consommer.

Quand j'étais petit, dans les années 1950 et 1960, le sexe était prohibé. On n'en parlait pas. N'existait ni liberté de contraception, ni d'avortement. La pornographie discrètement se diffusait sous le manteau. Aujourd'hui, le sexe s'affiche partout. Et la consommation, voire la compétition sexuelle, sont des vedettes culturelles. L'impression que me donne cet étalage, est qu'on a troqué une époque de merde pour une autre. Car l'amour, les câlins, la relation humaine, c'est autre chose. Et, de même qu'elles se sont mises hier à boire et fumer « comme des hommes », bien des filles aujourd'hui draguent « comme des hommes ». Imiter l'homme dans sa bêtise n'est pas une affirmation de l'authenticité féminine. Et faire de l'homme le modèle à suivre revient à lui accorder la supériorité. Il reste aujourd'hui à l'homme comme à la femme de chercher à être eux-mêmes véritablement. Ce qui leur permettra de se retrouver et se rencontrer.

Basile, philosophe naïf, Paris le 26 octobre 2015

dimanche 25 octobre 2015

438 Comment faire d'une poussière une montagne

Quand, la nuit tout est silencieux, un très léger bruit qui s'arrête ou qui se déclenche peut vous réveiller. Par contraste avec le silence, sa puissance sonore est décuplée. De même, si on prend une grande feuille blanche, un point noir dessus se remarquera de manière éclatante. Il en est de même des événements de la vie. Si tout va très bien, un petit désagrément a l'impact d'un très grand désagrément. Une petite contrariété apparaît comme une très grande contrariété, etc.

J'avais peu de contacts ces temps-ci et voyais peu de gens. Un imbécile que je ne connais pas m'écrit quelque chose de vexant. J'y attache une grande importance. En fait, ce message est d'importance absolument secondaire. Pour m'en convaincre, il me suffit de rencontrer quelques autres personnes.

Pour bien mesurer nos réactions, sachons faire preuve de lenteur. Ne pas se presser est infiniment précieux. Prendre son temps c'est le rendre précieux, savoir l'apprécier à sa juste valeur. Il faut savoir ignorer les importuns qui se prennent pour le centre du monde et vous insultent avec des propos bizarres. Et les laisser se noyer dans leur propre venin.

La gentillesse est une vertu essentielle. Soyons gentil y compris gratuitement et sans motifs. Pratiquons la gentillesse gratuite, de même que d'autres pratiquent la méchanceté gratuite. Rester gentil, c'est résister à toutes les influences qui vous crient dans les oreilles : « soyez méchants comme tout le monde ! »

Restez calme et ne vous énervez pas. Plus vous avez de raisons de vous énerver, plus en général vous gagnerez à ne pas le faire. Beaucoup d'agresseurs ne rêvent que d'une chose : que vous vous énerviez pour « faire monter la sauce ». En ne vous énervant pas vous les désarmez. Ils se lassent et s'en vont ailleurs chercher à énerver d'autres que vous. S'ils croient avoir raison et ont tort, laissez-les croire qu'ils ont raison. Les idiots ce sont eux. N'oubliez pas la vieille sagesse arabe : « le coq le plus misérable chante victoire une fois qu'il a fini d'escalader son tas de fumier. » Laissez les coqs misérables chanter victoire ainsi. Ne vous abaissez pas à chercher à leur faire concurrence.

Si les imbéciles existent et sont très nombreux, c'est pour valoriser par contraste les intelligents. Remerciez-les d'exister pour vous mettre en valeur. Et ne cherchez pas à les guérir de leur stupidité. Elle est incurable. Chercher à convertir à l'intelligence des imbéciles, c'est comme vouloir faire éclore d'un œuf dur un poussin cuit qui pépie.

Quand ils n'ont pas d'arguments, les imbéciles vous insultent. Et vous attribuent les tares dont ils souffrent. Laissez-les braire et appréciez leur joli voix.

Si vous leur accordez trop d'attention, vous ferez d'une poussière une montagne. Une poussière peut être très désagréable. Mais elle n'est, en définitive, qu'une poussière. Les idiots sont la poussière sur laquelle l'intelligence marche d'un bon pas.

J'ai rencontré plus d'un imbécile joliment titré, ou bien rémunéré. L'essentiel était qu'il s'agissait d'imbéciles. Et être un imbécile est la moins enviable des situations pour un intelligent, quel que soit le titre ou la rémunération de cet imbécile.

Une chose nouvelle impressionne souvent plus qu'une chose ancienne et habituelle. Il existe un grand nombre de variétés d'imbéciles. Il ne faut pas se laisser impressionner par la rencontre d'un nouveau type d'imbécile. C'est d'abord et avant tout un imbécile. Et il y en a beaucoup sur Internet.

Basile, philosophe naïf, Paris le 25 octobre 2015

437 Terreur, TOCS et politique

Durant plus de seize années, j'ignorais absolument ce que l'on baptise fréquemment « les frayeurs existentielles ». Je me souviens parfaitement, par exemple, qu'étant enfant et montant dans une rame de métro parisien, il m'est arrivé plus d'une fois de me dire : « dans 100 ans toutes les personnes présentes dans ce wagon seront mortes. Comme c'est curieux. » Je trouvais ça curieux, mais sans plus. Et puis, au tout début de l'année 1968, j'allais sur mes 17 ans, voilà que soudain une pensée absolument terrorisante me vient : « je vais fatalement mourir un jour, n'existerais plus, ne penserais plus ». Et voilà que cette terreur me prends. Me reprends. Me re-reprends. Impossible de me défaire de cette pensée glaçante. Je n'ose pas en parler. Me dis finalement : « je deviens fou. » Comme ma famille se soigne à l'homéopathie, je cherche le remède dans un petit livre qui indique toutes sortes de problèmes de santé avec les médicaments homéopathiques correspondants. En identifie un qui doit correspondre à mon problème : le Stramonium. Je demande à ma mère de me l'acheter, sans lui dire pourquoi. Le prends. Ça à l'air de s'arranger. Mais, par la suite, ces frayeurs me reviendront, par périodes d'une semaine environ. Puis passeront à chaque fois. Ce problème durera durant bien des années. Jusqu'à ce que je devienne croyant et m'en débarrasse en 1983. Ce qui signifie que du début 1968 jusqu'en 1983 ces frayeurs m'ont pourri la vie à un certain nombre de reprises avant que ça cesse. J'ai raconté cette histoire dans mon blog en novembre 2012.

Chose nouvelle, je me suis posé la question il y a quelques jours : mais pourquoi précisément les manifestations de cette frayeur ont commencé à ce moment de ma vie, soit vers mes 17 ans ? La réponse à présent me paraît évidente. Cette frayeur en dissimulait une autre bien plus forte : celle de la sortie de mon enfance prolongée. Une frayeur si aveuglante que les humains l'habillent avec autre chose qui leur fait très peur, mais moins : ici, la mort. Ailleurs, ça pourra être autre chose.

Toutes sortes de peurs terrifiantes épousent ainsi notre terreur intérieure qui en prend le visage terrifiant mais moins que la terreur intérieure vue directement. Cet habillage peut être partagé avec un nombre très important de gens. Ainsi, il y a de nombreux millions de gens qui tremblent en croyant être effrayés par « la mort ». Alors qu'il s'agit en fait de la sortie de leur enfance prolongée qui les tourmente et dont ils n'ont pas conscience. C'est vrai y compris pour des chefs d'états, des responsables économiques, des célébrités diverses. Dans le livre qu'elle a consacré à sa liaison avec l'actuel chef d'état français, Valérie Trierweiler explique, je crois à la page 170, que son ex amant a une trouille carabinée de la mort et des maladies graves et des malades atteints de ces maladies. Ce passage m'a frappé. J'en ai un peu parlé autour de moi. La réponse que j'ai reçu était : « il a peur de la mort ? Mais comme tout le monde ! » Cette réponse est partiellement vraie : la peur en question est effectivement en apparence partagée par quantité de gens. Mais elle dissimule en fait la vraie terreur : la terreur intérieure suscitée par la sortie de l'enfance prolongée. Si on se contentait de chercher comment on ressent la vie, elle nous apparaîtrait pour ce qu'elle est : rassurante et sans fin. C'est ainsi que les petits enfants souvent la perçoivent objectivement. C'est ainsi que je la percevais spontanément durant presque 17 ans.

Quand la terreur intérieure veut s'exprimer en nous, elle prend des sortes de déguisements, qui vont nous entraîner à des conduites absurdes auxquelles nous serons passionnément attachés sans même chercher à savoir pourquoi. Par exemple, on commencera à éviter soigneusement de marcher dans la rue sur tout ce qui ressemble à une plaque d'égout. On se dira pour se justifier : « mais ainsi j'évite par avance de marcher un jour sur une plaque qui va m'engloutir ». Et ce délire discret va s'installer. Comme un autre auparavant se sera installé. Oh ! Rien de bien grave : compter ses pas. On commencera à se dire : « si avant que la voiture qui arrive au bout de la rue me dépasse j'ai fait cinq pas, ce sera bien ». Alors, on compte ses pas : « Un, deux, trois, quatre, cinq, ouf ! La voiture me dépasse. » Mais voilà qu'à un autre moment, elle est passée avant le nombre de pas réglementaire. Alors on se dit : « ça ne fait rien, ça va s'arranger si la personne qui marche juste près de moi dans le métro, je la dépasse d'au moins trois pas. » « Un, deux, trois... voilà, c'est arrangé. » Mais déjà, bien avant, on a débuté un autre trouble : l'accumulation d'objets. On conserve des choses encombrantes qui ne servent à rien et rendent la vie, voire même la circulation difficile dans son habitation. Et tous ces troubles, on n'a aucune conscience de leur existence. On n'en parle pas. On s'en donne des explications fausses. Et, chose plus grave, on s'enferme dedans. On s'isole. Jusqu'au jour où, éventuellement, on peut en prendre conscience quand ils prennent un tour aigu et cliniquement visible. Alors, on se renseigne, et on apprend qu'on a « des TOCS ». Ce qui signifie : « Troubles obsessionnels compulsifs ». Il s'agit d'un trouble psychiatrique. Les médecins cherchent à vous en soulager. Mais les TOCS sont en fait beaucoup plus répandus qu'on ne le pense.

Les TOCS épousant la terreur intérieure sont la forme-même de pensées d'innombrables gens, et causent des dégâts extraordinaires. La base-même de quantité de décisions dévastatrices en économie et en politique sont des TOCS partagés. Ainsi, il en est aujourd'hui de « la dette » et « l'austérité ».

On a vu cette année comment s'est organisée la suite du martyre de la plus grande partie du peuple grec. Elle est poussée dans une dramatique misère par la volonté forcenée de dirigeants financiers et politiques grecs ou « européens » et autres de faire à tout prix payer une absurde et odieuse dette. Pour ramasser des milliards d'euros qui ne serviront à rien, on va, par exemple, affamer les retraités grecs, faire croître toujours plus le taux de la mortalité infantile en Grèce, pousser au suicide un tas de malheureux Grecs... Mais, pourquoi un tel acharnement sadique ? À cause de TOCS.

Payer « la dette » est-ce si vital que ça ? Regardons ce qui s'est passé avec la dette de deux pays : l'Islande et l'Équateur. En Islande, petit pays de 323 002 habitants, ils ont refusé de payer une dette absurde et colossale. Ils ont chassé leurs gouvernants et même mis des banquiers en prison. Résultat : aujourd'hui il n'y a plus de dette, le pays va bien et l'Islande n'est pas pour autant mis au ban des Nations. Avec l'Équateur, la sortie de la dette est passée par des élections. Le nouveau président, Rafael Correa, a dit aux créanciers : « je ne paie rien comme prévu. Vos titres de dette dans ces conditions ne valent rien. Je vous les rachète à 30 % de la valeur qu'ils avaient officiellement. » Et les créanciers pingres, plutôt que conserver des titres qui ne valent plus rien ont accepté. L'Équateur a racheté tous les titres de sa dette. Il n'y a plus de dette. Tout va bien. Sauf, sans doute, pour les sanguinaires créanciers qui ont « perdu » 70 % de ce qu'ils croyaient posséder.

Rafael Correa, qui est économiste, a donné le 6 novembre 2013 une conférence-débat à la Sorbonne à Paris. A la question de ce qu'il faut faire avec la dette, il a répondu en souriant : « d'abord, il ne faut pas suivre les conseils du Fond Monétaire International. »
 
Qu'ont fait les dirigeants grecs qui ont été élus le 25 janvier 2015 pour en finir avec l'austérité ? Exactement le contraire, et comment ça s'est passé ? La politique ici montre son visage, qui relève souvent de la psychiatrie. Car, cette austérité sans issue ne sert à rien. Si ce n'est à satisfaire les TOCS partagés entre un certain nombre de personnes : dirigeants et peuples.

Les dirigeants financiers et politiques favorables et inconditionnels de la dette, et de l'austérité qui lui est liée, sont ici attachés par leurs TOCS à une doctrine : l'ultra-libéralisme, la concurrence libre et non faussée, l'accumulation absurde et infinie de milliards d'euros qui ne serviront à rien. Cependant que des peuples entiers sombrent dans une misère artificiellement provoquée. Et qu'en est-il ici des dirigeants grecs ? Ils sont, hélas pour le peuple grec, attachés par leurs TOCS au fonctionnement des institutions européennes et à l'euro, qui n'est qu'une monnaie. C'est-à-dire juste un outil plus ou moins bon et rien de précieux ou irremplaçable.

Après que le 27 juin 2015, le ministre des finances grec Yanis Varoufakis se voit foutre à la porte de l'Eurogroupe qui va se réunir sans lui, que dit-il ? Que fait-il ? On lui a mis le pied au cul, pour lui signifier que les règles on s'en fout, l'essentiel est de vous écraser. Yanis, congédié comme un pas grand chose geint alors faiblement : « on va voir si c'est légal ». Alors qu'il faudrait répondre aux fouteurs de pied au cul : « vous vous en foutez des règles ? Alors, nous aussi, on nationalise nos banques et on cesse de vous obéir ! »

Puis, la nuit du 12 au 13 juillet 2015, se déroule ce qu'on a appelé « la négociation » entre le chef du gouvernement grec et les 18 autres chefs d'états « européens ». Cette séquence met en scène 18 personnes atteintes d'un TOC : l'attachement absurde à l'austérité, la dette, l'ultra-libéralisme. Et un dirigeant grec atteint d'un TOC différent : l'attachement passionnel au fonctionnement des institutions européennes et à l'euro. Le résultat est connu : au bout de 17 heures il finit par capituler.

Et le peuple grec dans tout ça ? Une proportion importante de celui-ci souffre également d'un TOC partagé avec ses dirigeants : l'attachement à l'euro.

Aujourd'hui, parmi les tenants les plus passionnés de l'austérité on trouve un homme d'état. Avec lui, inutile de chercher sa motivation principale dans la vie. Jeune, beau, riche et sportif, il a réalisé quand il était lycéen le fantasme d'une multitude de ses camarades : il a dragué sa prof. Mieux, il l'a même par la suite épousé. C'est son droit. Ça exprime aussi ici le fait qu'il a traduit sa terreur de sortie de l'enfance prolongée en y restant, d'une certaine façon.

On a très longtemps cherché quelle était la base de la politique et de l'économie. Par exemple existait au seizième siècle en Angleterre une théorie qui expliquait l'Histoire par les rois et leur succession. Marx a parlé de « la lutte des classes », etc. Mais, à la base de l'Histoire on a en fait le processus suivant :

Au départ, comme toutes les autres espèces animales, l'homme dispose pour se mouvoir dans la vie de son instinct. Vue la catégorie d'animaux à laquelle il appartient, les grands singes solidaires allant en groupe et capable de mordre, il n'a pas de prédateurs. Seuls les petits humains pourraient servir de proies aux fauves. Mais les petits humains sont justement dotés de la capacité de courir très vite pour, en cas de dangers, rejoindre le groupe et se placer sous sa protection. Les petits humains qui, dès l'âge de quatre ans environ, sont autonomes au sein du groupe, car capable de se nourrir seul.

Le « progrès », l'industrie humaine naîtra comme le produit du jeu. La naissance de l'industrie fera apparaître trois choses : le savoir, le savoir erroné ou erreur, et l'absence de savoir, l'ignorance. La transmission du savoir suscitera un trouble majeur chez les humains : l'enfance prolongée. Il faut du temps pour assimiler le savoir acquis par les humains. La sortie de l'enfance prolongée, comme l'entrée dans celle-ci, sera l'origine de la terreur intérieure. Les humains seront incapacités par elle. Cette terreur intérieure se traduira par des TOCS, dont beaucoup prendront un caractère collectif et dévastateur. Il en est ainsi, par exemple, aujourd'hui de l'attachement de millions de gens au système austéritaire ultra-libéral et à l'argent. Un attachement totalement irrationnel, dont les conséquences vont en s'aggravant. Il y a de plus en plus de pauvres de par le monde, alors que le monde n'a jamais été aussi riche. Les différents penseurs politiques et économiques, les acteurs politiques et économiques, sont limités par leurs TOCS pour percevoir la réalité. Ainsi, en 1872, Karl Marx a vu l'Association internationale des travailleurs à laquelle il contribuait, lui échapper. Avec d'autres, il l'avait créée pour parvenir à une société émancipée de tous les pouvoirs. Mais, souffrant du TOC du pouvoir, Marx avec ses amis ont alors intrigué pour créer une nouvelle association internationale dont ils resteraient les chefs et leaders. Plus tard, en 1914, la quasi-totalité des différentes sections de cette nouvelle association ont abandonné le combat émancipateur pour lui préférer la guerre. Et ainsi de suite, quand on veut améliorer le monde, les TOCS vous rattrapent à chaque fois. Si on veut vraiment faire avancer le monde, il faut commencer par prendre conscience des TOCS. Et s'en débarrasser au profit de l'amour du genre humain. En politique, quoi de neuf ? Jésus !!

Basile, philosophe naïf, Paris le 25 octobre 2015